Zazie Tavitian, journaliste : « Avant de mourir au camp de Sobibor à 58 ans, Jeanne a été vivante. Elle a vécu, elle a aimé, elle a eu des enfants, elle a cuisiné »

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J’ai des origines juives du côté de ma mère, arméniennes du côté de mon père. Mais d’Arménie, nous n’avons plus grand-chose, car mon grand-père est né en France de parents arméniens apatrides qui n’ont souhaité parler que le français à leurs fils. Seules quelques recettes de cuisine ont subsisté, comme le baklava avec des feuilles de filo, du beurre clarifié, des noix, du sirop de sucre. A la maison, ma mère gérait le quotidien et cuisinait des choses simples : soupes, endives au jambon, riz au curry. C’était hétéroclite, parfois bizarre. Elle mettait par exemple du gingembre dans sa quiche lorraine, ce qui nous révoltait, mes sœurs et moi.

J’ai eu une éducation très libre, je faisais de l’athlétisme, de la musique, je goûtais à tout. A l’adolescence, je me suis lancée dans le rock, la batterie, on a fondé les Plasticines avec des copines de lycée. C’était l’époque des BB Rockers, ça bougeait bien. J’ai arrêté mes études, car je pensais que j’allais devenir une rockstar ! Puis on a signé avec une maison de disques et je me suis fait débarquer du groupe.

J’ai repris les études, en médiation culturelle, j’ai fait un stage chez Cuisine TV, avec des voyages de presse qui m’en ont mis plein les yeux. Puis j’ai découvert la radio en bossant pour « Le Fou du roi », de Stéphane Bern, sur France Inter. Après six mois d’Erasmus à Bucarest, en Roumanie, où j’ai mangé beaucoup de soupe aux boulettes, j’ai lancé un blog culinaire, « Les durs à cuire », et je me suis intéressée au journalisme gonzo, ou ultra-subjectif.

La cuisine délie les langues

Mon premier article publié, c’est l’expérience d’un repas, écrit à la première personne, pour Le Monde Académie, une initiative du journal Le Monde. Grande fierté. C’est ce que j’ai mis en œuvre dans mon podcast « Casseroles » : des portraits de mangeurs avec qui je partage un repas pour les faire parler. De fil en aiguille, j’ai eu envie de faire un podcast plus long, qui parle de famille…

Je savais que, dans la mienne, mon grand-père maternel était un « enfant caché » pendant la guerre. Il allait mourir et il voulait que je l’enregistre. Il s’est éteint quand on en était à parler de ses 8 ans, mais il a eu le temps d’évoquer sa grand-mère Jeanne, qui fut déportée. Une cousine éloignée, Racheli, m’a fait découvrir le livre de cuisine de cette aïeule et j’ai décidé de partir « à la recherche de Jeanne ». Le résultat est un podcast en cinq épisodes – et, aujourd’hui, un livre dessiné.

Avant de mourir au camp de Sobibor à 58 ans, Jeanne a été vivante. Elle a vécu, elle a aimé, elle a eu des enfants, elle a cuisiné. Son recueil écrit à la main est plein de recettes bourgeoises françaises, émaillées çà et là d’une carpe farcie ou de boulettes matzo. L’une de mes préférées, c’est le gâteau au chocolat, très simple, moelleux et savoureux.

Je suis allée questionner ses enfants, ses petits-enfants, et je les ai cuisinés en les faisant cuisiner. Certains étaient très timides, pensant ne rien avoir à dire, comme Lionel et Catherine, l’une de ses petites-filles, avec qui j’ai préparé le fameux gâteau. Mais la cuisine délie les langues et c’est autour des fourneaux que chacun m’a finalement raconté Jeanne.

A la recherche de Jeanne, de Zazie Tavitian et Caroline Péron, Calmann-Lévy, 2022,192 p., 23 €.

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