«La gauche a perdu la bataille des campagnes car elle minimise le désamour de ses marqueurs culturels»

Accueil » Le Figaro » «La gauche a perdu la bataille des campagnes car elle minimise le désamour de ses marqueurs culturels»
Partager

FIGAROVOX/TRIBUNE – Bingo, camping ou loto…Ces pratiques ont été «reléguées hors du cercle du bon goût social» par l’électorat urbain de gauche, analyse l’expert associé à la Fondation Jean Jaurès, Renaud Large, qui y voit l’un des motifs de la «faillite» électorale du NFP dans les zones rurales.

Renaud Large est communicant et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès. Il est l’auteur de Le choc des espèces – l’homme contre l’animal jusqu’à quand ? (éditions de l’Aube, 2022).


La gauche a gagné les élections législatives de 2024, en arrivant en tête du second tour du scrutin. Mais, ce succès masque une faillite : la gauche a largement perdu la bataille des campagnes. Le constat de son reflux dans la France rurale et périurbaine s’impose avec force. La France de Jean Ferrat montait des mines et descendait des collines. Ce n’est plus le cas. La liste des députés de gauche défaits dans une circonscription à faible gradient d’urbanité est longue, trop longue. On pourrait ergoter, qu’à certains endroits, la gauche ne régresse pas et arrive même à progresser de quelques milliers de voix. Néanmoins, l’essentiel de la surmobilisation rurale et périurbaine se porte sur le Rassemblement national.

Le constat n’est pas neuf. Il est même largement documenté depuis près de 20 ans. Et depuis 20 ans, les hiérarques de gauche réitèrent la même rengaine lénifiante sur le défi du vieillissement et l’installation des services publics. En notables vernaculaires, ils ne savent que voter la demande de réinstallation d’une poste au village ; généralement à l’approche d’une échéance électorale. Des réponses d’intendance et de comptabilité, en somme. Leur ruralité potemkine n’est acceptable qu’épurée des vilenies du peuple. Entendons-nous bien, la lutte contre la désertification médicale, la densification des services publics, l’accès au logement et le prix des carburants ou des matières agricoles sont des conditions nécessaires, vitales, mais largement insuffisantes au renouveau de la gauche dans la ruralité.

L’écrivain corrézien Pierre Bergounioux ouvre une perspective bien plus pertinente que nos potentats socialistes : «Je suis un crétin rural fortement ancré à gauche. (…) Jusqu’à une époque récente, des morceaux de la Gaule chevelue restaient pris dans la France républicaine et jacobine. Ils livraient aux enfants quelques dédommagements à l’absence des biens centraux que sont les monuments célèbres, les grandes bibliothèques et les musées, les établissements d’enseignement supérieur, la puissante rumeur des capitales, la vibration du présent» (Le Monde de l’éducation, 2022). Que veut-il dire ? Que la gauche a perdu la bataille des campagnes car elle a systématiquement minimisé la dimension culturelle du désamour dont elle est victime.

En 1979, le sociologue Pierre Bourdieu publiait La distinction. Pour lui, les consommations artistiques et les modes de vie opèrent insidieusement des classements sociologiques entre le haut et le bas de la société. Le capital culturel sépare une élite d’un peuple. Une esthétique légitime est édictée par une bourgeoisie culturelle ; lorsque les cultures populaires sont reléguées hors du cercle de la désirabilité et du bon goût social. L’institut Cluster17 et le magazine Marianne ont actualisé cette analyse en début d’année. Dans cette étude, un ensemble de pratiques culturelles et de modes de vie représentent les catégories populaires : le bingo et le loto, la danse country, le duo comique «les bodin’s», les casinos, la pêche ou encore le camping. Et invariablement, ce sont les catégories de la population (clusters sociaux patriotes, réfractaires et anti-assistanat) les plus présentes dans les territoires ruraux (une fois et demie plus nombreuse hors des grands centres urbains) qui aiment ces pratiques.

 

Abandonnées par la gauche, les cultures populaires ont été à la fois renvoyées dans les marges et polarisées comme des espaces de résistance.

Renaud Large

Les couches les plus urbaines et composant le cœur de l’électorat de gauche (clusters multiculturalistes, sociaux démocrates et progressistes) sont celles qui les détestent. Il suffit d’observer, comme l’a fait l’éditorialiste Anne Rosencher (directrice déléguée de la rédaction de L’Express), l’écart au box-office entre les films qui cartonnent à Paris et dans le reste du pays. L’offre cinématographique de la France rurale et périurbaine, boudée par la presse spécialisée, est tout simplement inconnue des cinéphiles des centres-villes. Nous avons donc deux esthétiques cinématographiques qui se font face, celle d’en haut disposant des moyens de sa domination.

Qu’est-ce que cela signifie ? Que la gauche est devenue le supplétif de la Kulturindustrie, la concentration par le haut d’une esthétique dominante, décrite par Theodor Adorno et Max Horkheimer (Allia, 2019). Pourtant, l’esthétique populaire était magnifiée par une gauche scandant les vers d’Aragon, glorifiant le cinéma de Claude Sautet ou riant devant les livres de Frédéric Dard. Abandonnées par la gauche, les cultures populaires ont été à la fois renvoyées dans les marges et polarisées comme des espaces de résistance. L’hexis de gauche – c’est-à-dire les styles vestimentaires, l’attitude corporelle, les goûts musicaux, les loisirs, les expressions et le langage – s’est progressivement désaligné de celui de la ruralité, au point d’en devenir son parfait antagonisme. La sécession urbaine se lit dans les saillies de la bourgeoisie culturelle contre le «virilisme» du barbecue, les anathèmes prolophobes contre les «beaufs» ou les critiques du «modèle du pavillon avec jardin».

Autre exemple : en 2022, la corrida est jetée au feu dans une proposition de loi de gauche, prenant le contre-pied de son histoire où se mêlent Cocteau, Picasso, le jacobinisme des radicaux du Sud-Ouest et les communistes pastoraux du midi. La même année, à rebours d’un héritage révolutionnaire de la petite paysannerie sur les grands propriétaires terriens, une proposition de loi écologiste vise à interdire la chasse les week-ends et jours fériés. L’initiative a probablement dû plaire au quart de chasseurs ruraux ayant voté pour François Hollande dix ans plus tôt. Même lorsqu’ils vivent au pays, parmi les gens, rares sont les élus de gauche à prendre la parole pour relégitimer les modes de vie ruraux et les cultures populaires. Empathiques en région, ils ont la culture rurale honteuse à Paris. À l’exception notable de François Ruffin et de Fabien Roussel, aucun plaidoyer de gauche en faveur des conscrits du Beaujolais, des fêtes de la moisson, des courses camarguaises ou de la chasse, dans les médias et les lieux de pouvoir. Silence dans les rangs, on pourrait vous croire du côté obscur de la force.

Évidemment, la dimension culturelle n’élucide pas, à elle seule, le reflux de la gauche dans les territoires ruraux. Cette tendance s’explique aussi par des raisons socio-économiques, par des contre-intuitions sur l’aménagement du territoire ou par l’enjeu de l’immigration. Néanmoins, un faisceau de points constitue un trait et un trait indique une direction. L’impressionnisme culturel de la gauche marque une rupture frontale avec le mode de vie rural et périurbain. En 20 ans, la gauche n’a rien fait pour changer cette situation. Elle en paye aujourd’hui le prix électoral dans les campagnes. La victoire législative de la gauche représente une opportunité historique de renverser la vapeur. Rendre leur fierté aux habitants des bourgs, redonner du lustre à leur culture et arrêter d’en faire, au choix, des perdants ou des victimes, voilà quel devrait être le projet d’une gauche réellement populaire.

#gauche #perdu #bataille #des #campagnes #car #elle #minimise #désamour #ses #marqueurs #culturels

Source link

Home

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut